Qui n’a jamais entendu « Ça c’est fort de fruit » en croisant le rayon des compotes ou des jus ? Derrière ce slogan iconique se cache une réalité beaucoup moins sucrée : la guerre des prix que se livrent chaque année les centrales d’achat de la grande distribution et leurs fournisseurs.
Dans l’univers impitoyable de l’agroalimentaire, la pression exercée par les enseignes sur les prix d’achat est devenue une véritable épreuve de force. Andros, fleuron français de la transformation fruitière, est en première ligne. Pourtant, le groupe familial résiste, et pas qu’un peu. Comment fait-il pour ne pas plier sous les injonctions des grands distributeurs ? Quelles sont les armes secrètes de cet empire du fruit qui continue de croître, porté par des marques comme Bonne Maman, Mamie Nova ou Joker ?
Je te propose de plonger avec moi dans les coulisses de cette résistance pas comme les autres. Et pour cela, j’ai interrogé Marc Delacroix, ancien directeur des achats chez l’un des leaders de la distribution française, aujourd’hui consultant en stratégie commerciale. Son regard d’expert va nous éclairer sur les dessous de ce bras de fer.
1. Le poids des centrales d’achat : une pression qui ne faiblit pas
Pour comprendre comment Andros tient tête, il faut d’abord mesurer l’ampleur de la pression.
Marc Delacroix : « Tu ne peux pas imaginer à quel point les centrales d’achat sont devenues puissantes. Aujourd’hui, quand Carrefour, Leclerc ou Intermarché parlent, les fournisseurs écoutent. Et ils écoutent surtout quand on parle de prix. »
Les centrales d’achat ont un objectif simple : acheter au plus bas pour revendre au plus juste (ou pas). Avec des volumes pharaoniques, elles disposent d’un levier de négociation redoutable. Un fournisseur qui refuse de baisser ses prix peut voir ses références déréférencées du jour au lendemain. Un risque existentiel pour beaucoup.
Andros l’a appris à ses dépens. En avril 2022, un conflit ouvert a opposé le groupe à Intermarché, le distributeur menaçant de retirer les produits Andros de ses rayons. Ce type de bras de fer est devenu monnaie courante dans le secteur.
Mais là où d’autres cèdent, Andros a choisi une autre voie.
2. Les quatre piliers de la résistance Andros
Pilier n°1 : La marque comme bouclier
« La marque, c’est le seul rempart qui tient vraiment face à la pression des prix. » — Marc Delacroix
Andros l’a bien compris. Le groupe ne vend pas des jus ou des compotes : il vend une promesse. Celle d’un fruit authentique, d’une qualité constante, d’un savoir-faire familial.
Le célèbre slogan « Ça c’est fort de fruit », lancé dans les années 1990, est bien plus qu’un simple accroche publicitaire. C’est une déclaration de guerre aux marques de distributeur. Il affirme : « Notre produit vaut plus cher parce qu’il contient plus de fruit, plus de goût, plus d’authenticité. »
Et ça marche. Les consommateurs sont prêts à payer un peu plus cher pour Andros parce qu’ils reconnaissent la marque, parce qu’ils lui font confiance. C’est ce qu’on appelle le capital marque, et il est précieux dans les négociations.
Marc Delacroix : « Quand tu as des consommateurs qui réclament ton produit, le distributeur ne peut pas se permettre de le déréférencer. Il perdrait des clients. Andros a compris ça avant tout le monde. »
Le groupe a d’ailleurs récemment renforcé cette stratégie avec un rebranding complet de ses jus frais et compotes, mené par l’agence Franz&René. Nouveaux packagings, nouvelles illustrations, nouvelle identité visuelle : tout est fait pour que le produit Andros saute aux yeux du consommateur dans le rayon.
Pilier n°2 : L’innovation, moteur de la différenciation
Impossible de parler de la résistance d’Andros sans évoquer son innovation constante.
Le groupe ne se contente pas de vendre du jus d’orange. Il propose des recettes fonctionnelles, des multifruits aux bénéfices santé, des jus sans sucre ajouté. En 2023, Andros a lancé pas moins de sept nouvelles recettes sur son segment des jus frais.
Marc Delacroix : « L’innovation, c’est la meilleure réponse à la pression des prix. Quand tu arrives avec un produit que personne d’autre n’a, tu fixes tes propres règles. »
Andros a aussi su diversifier ses gammes pour ne pas dépendre d’un seul produit. Compotes, confitures, desserts lactés, pâtes à tartiner, jus frais, smoothies… Le groupe est présent sur de nombreux segments. Cette diversification lui permet de répartir les risques et de négocier avec les distributeurs sur plusieurs fronts à la fois.
Pilier n°3 : La maîtrise de la chaîne de valeur
Si Andros résiste, c’est aussi parce qu’il maîtrise toute sa chaîne de valeur, de l’arbre au pot.
Le groupe est historiquement implanté dans le Lot-et-Garonne, au cœur des vergers français. Il travaille en direct avec les producteurs, ce qui lui permet de garantir la qualité des matières premières et de maîtriser ses coûts.
Marc Delacroix : « Beaucoup de fournisseurs sont dépendants des intermédiaires. Pas Andros. En contrôlant l’approvisionnement, le groupe peut absorber une partie des hausses de prix sans les répercuter sur le consommateur. C’est un avantage énorme dans les négociations. »
Andros s’engage même sur le principe du « prix marche en avant » : le prix contractualisé avec les distributeurs correspond exactement au prix payé aux producteurs. Une transparence rare qui renforce la crédibilité du groupe.
Pilier n°4 : L’internationalisation pour diluer la pression
Un autre levier majeur de la résistance d’Andros : son implantation internationale.
Présent dans plus de 130 pays, le groupe ne dépend pas exclusivement du marché français. Cette diversification géographique lui permet de compenser les baisses de marge subies en France par des marges plus confortables à l’étranger.
Marc Delacroix : « Andros a compris qu’il ne fallait pas mettre tous ses œufs dans le même panier. La France, c’est important, mais ce n’est pas tout. En étant présent en Asie, en Amérique du Nord, en Europe de l’Est, le groupe dilue la pression des centrales d’achat françaises. »
Le président du groupe, Florian Delmas, le reconnaissait lui-même en 2023 : face à la crise, Andros résiste grâce à son positionnement international et sa stratégie de diversification.
3. Dialogue avec Marc Delacroix : les coulisses de la négociation
Moi : Marc, concrètement, comment se passe une négociation entre Andros et une centrale d’achat ?
Marc Delacroix : « C’est un véritable jeu d’échecs. Le distributeur arrive avec ses chiffres : « On veut 5 % de baisse sur les jus, 8 % sur les compotes. » Andros sort ses arguments : la qualité, la marque, l’innovation. Et puis il y a la menace implicite : « Si vous baissez trop nos prix, on réduit la qualité, et vos clients ne seront pas contents. » »
Moi : Et qui gagne en général ?
Marc Delacroix : « Personne ne gagne vraiment. Mais Andros a appris à jouer sur plusieurs tableaux. Il propose des formats spécifiques pour certains distributeurs, des offres promotionnelles ciblées. L’idée, c’est de ne jamais baisser le prix catalogue, mais de faire des concessions sur les volumes ou les conditions de livraison. »
Moi : C’est une stratégie payante ?
Marc Delacroix : « Regarde les résultats : Andros continue de croître, d’innover, de s’exporter. Le groupe a compris que la guerre des prix, on ne la gagne pas en baissant ses prix. On la gagne en rendant son produit indispensable. »
4. Les chiffres qui parlent
Difficile d’obtenir des données précises sur les marges d’Andros (le groupe est familial et non coté en Bourse), mais quelques éléments permettent de mesurer sa résilience :
- En 2019, le chiffre d’affaires d’Andros atteignait déjà 2,2 milliards d’euros.
- Le groupe est leader européen des produits fruitiers.
- Malgré les crises (inflation, guerre en Ukraine, aléas climatiques), Andros continue d’investir et de se développer.
Marc Delacroix : « Les centrales d’achat aimeraient qu’Andros cède sur les prix. Mais Andros a compris une chose essentielle : dans la guerre des prix, le gagnant est toujours celui qui a le plus de valeur à offrir. »
5. Les risques et les limites de la stratégie Andros
Bien sûr, la stratégie d’Andros n’est pas sans risque.
La montée en puissance des marques de distributeur (MDD) est une menace réelle. Ces produits, vendus 30 % moins cher en moyenne que les grandes marques, grignotent chaque année des parts de marché.
Marc Delacroix : « Les MDD, c’est le vrai danger pour Andros. Parce qu’elles proposent une qualité acceptable à un prix beaucoup plus bas. Andros doit constamment justifier son surcoût. »
Le groupe a d’ailleurs été sanctionné en 2019 par l’Autorité de la concurrence pour entente sur les prix de la compote, avec une amende de plus de 14 millions d’euros. Un épisode qui rappelle que la pression des prix peut pousser même les plus grands à la faute.
Alors, comment Andros résiste-t-il à la pression des prix imposée par les centrales d’achat de la grande distribution ?
La réponse tient en quatre mots : marque, innovation, maîtrise, international.
En bâtissant un capital marque solide, en innovant sans cesse, en maîtrisant sa chaîne de valeur et en se développant à l’international, Andros a su se donner les moyens de négocier d’égal à égal avec les géants de la distribution.
Marc Delacroix : « Andros n’a pas gagné la guerre des prix. Personne ne la gagne. Mais Andros a gagné la guerre de la valeur. Et ça, les centrales d’achat le savent. »
Car au fond, c’est peut-être là le véritable secret d’Andros : ne pas jouer le jeu de la course au moins-disant, mais imposer sa propre vision du fruit. Une vision où la qualité, l’authenticité et le goût priment sur le prix.
Et toi, la prochaine fois que tu croiseras une bouteille de jus Andros dans ton supermarché, tu sauras qu’elle porte en elle bien plus qu’un simple nectar de fruits. Elle porte la stratégie d’un groupe qui refuse de plier, d’un empire familial qui a fait du fruit son royaume et de la qualité son étendard.
« Andros : le fruit ne se négocie pas. »
Et pour finir sur une note plus légère, je te laisse avec une pensée de Marc Delacroix :
« Tu veux savoir le pire dans tout ça ? Même en connaissant tous leurs secrets, je continue d’acheter des compotes Andros pour mes enfants. C’est ça, une bonne marque : elle te rend accro malgré toi. »
FAQ : Vos questions sur la stratégie Andros
❓ Pourquoi Andros ne baisse-t-il pas ses prix pour satisfaire les centrales d’achat ?
Parce que baisser ses prix, c’est entrer dans une spirale infernale. Une fois la baisse accordée, il est très difficile de remonter. Andros préfère miser sur la valeur ajoutée de ses produits (qualité, innovation, marque) pour justifier un prix plus élevé.
❓ Les marques de distributeur (MDD) sont-elles une menace pour Andros ?
Oui, clairement. Les MDD gagnent du terrain chaque année et proposent des prix 30 % inférieurs. Andros doit constamment innover et renforcer son capital marque pour se différencier.
❓ Comment Andros parvient-il à maîtriser ses coûts ?
Grâce à une intégration verticale : le groupe travaille directement avec les producteurs, maîtrise la transformation et la logistique. Cette maîtrise de la chaîne de valeur lui permet d’absorber une partie des hausses de prix.
❓ Andros est-il présent à l’international ?
Oui, le groupe est présent dans plus de 130 pays. Cette diversification géographique lui permet de diluer la pression des centrales d’achat françaises.
❓ Quel est le slogan d’Andros ?
« Ça c’est fort de fruit », un slogan iconique lancé dans les années 1990 qui résume la promesse de la marque : des produits riches en fruit et en goût.
❓ Andros a-t-il déjà eu des problèmes avec les distributeurs ?
Oui. En avril 2022, un conflit a opposé Andros à Intermarché. Le groupe a également été sanctionné en 2019 par l’Autorité de la concurrence pour entente sur les prix de la compote.
Cet article a été rédigé avec le concours de Marc Delacroix, ancien directeur des achats dans la grande distribution et consultant en stratégie commerciale. Ses analyses et son expérience ont permis d’éclairer les coulisses de la négociation entre Andros et les centrales d’achat.
